Aux origines intellectuelles du Zemmourisme

Eric Zemmour sera prochainement débarqué de la matinale de RTL. Polémiste acharné, réactionnaire et fier de l’être, Zemmour traîne une réputation sulfureuse, et la cultive, à l’exemple de Dieudonné ou de François Bayrou. On connaît sa dernière provocation en date : tirer à boulets rouges sur la garde des sceaux, Christiane Taubira, en lui reprochant notamment de mettre en danger les hommes blancs. Zemmour se sentirait-il menacé ?

On pourra ironiser tant qu’on voudra, et accabler cet éditorialiste multicartes dont les provocations n’amusent plus. Et pourtant, à l’annonce de ce nouveau « débarquement », j’ai ressenti un peu d’amertume. Sans comprendre, tout d’abord, ce qui causait mon trouble, je me replongeai dans la préparation d’un article à paraître prochainement (« Raymond Aron et le collectisme : fécondations mutuelles de deux traditions intellectuelles », Raisons politiques, 2012) et, en consultant les archives Lamotte (son Journal, en l’espèce), j’eus une révélation. Qui était donc ce « jeune apprenti journaliste mal peigné, mais très sûr de lui », que Lamotte décrit dans une note de 1982 ? On lit plus loin cette description : « Un arriviste un peu cul-pincé, qui prétend connaître par cœur l’agenda quotidien de Napoléon de 1809 à 1815. Il veut à tout prix « se rendre utile contre les socialo-communistes »1, plaisante sur l’alcoolisme de Danièle Mitterrand et « l’os dans le nez » de Gaston Monnerville, en riant bruyamment, d’un rire nasal très désagréable. » 

À cette époque, on s’en souvient (et si on ne s’en souvient pas, on ferait bien de commander dès maintenant mon dernier ouvrage), Georges-Guy Lamotte se lance dans le journalisme satirique, en fondant Le mercredi matin, hebdomadaire qui veut faire pièce à l’hégémonie du Canard enchaîné, et redorer le blason du journalisme d’enquête. Il cherche à recruter quelques plumes habiles dans les rangs des élèves de Sciences-Po, où Zemmour est alors étudiant. Véritable collaboration, ou simple coïncidence ? on lit dans plusieurs livraisons du Mercredi matin des articles signés « EZ ». Ils sont, la plupart du temps, consacrés à des faits de société : « Des militants communistes envoient à l’hôpital le maire de Sceaux » (20 octobre), « Bal tragique à Ouagadougou : un maure » (2 novembre), « Quand brûlera-t-on les foyers Sonacotra ? » (17 novembre), ou encore « Agressions de policiers : la nouvelle barbarie » (1er décembre).

Eric Zemmour est donc, très vraisemblablement, l’un des témoins vivants de ce qu’a été l’aventure Lamotte. Peut-être son silence sur les débuts de sa carrière journalistique s’expliquent-ils ainsi : ne voulant pas associer son nom à la plus fabuleuse entreprise de refondation de la gauche que le vingtième siècle ait connu, Zemmour a lui aussi préféré oublier celui qui lui a pourtant mis le pied à l’étrier. Ingratitude de la jeunesse…

Pour ma part, je n’adresserai aucun reproche à Eric Zemmour. Je crois savoir que son honnêteté intellectuelle l’obligera à revenir sur cet épisode méconnu, et à dire, enfin, quel grand homme Georges-Guy Lamotte fut. Je tiens à lui signaler que, s’il l’oublie, quelques procès en diffamation peuvent rapidement éclore, pourvu que ses premiers articles soient rendus publics. À bientôt, Eric.

1Lamotte est, en 1982, en rupture de ban avec les socialistes, qui l’ont odieusement trahi à plusieurs reprises. Quelques mois plus tôt, il a d’ailleurs fondé son propre parti politique, le Parti Démocrate.
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Classé dans Georges-Guy Lamotte, politique

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