Gestion de Sciences-Po : disons enfin la vérité

Dans quelques jours, un rapport de la Cour des Comptes devrait sortir, qui étrille la gestion des finances de Sciences-Po. Déjà la presse de caniveau fait des gorges chaudes : « un jugement sévère », une gouvernance « autocratique », que sais-je encore. Pourquoi cette violence ? Comment expliquer ce déchaînement contre une si noble institution, couronnée de succès ces dernières années ?

Comme le disait Lamotte du temps où il enseignait dans les écoles Bernard Tapie, « en France, dès qu’on a du succès, on a des emmerdes ». Sciences-Po dérange parce que c’est, tout simplement, le meilleur établissement d’enseignement supérieur de France, et peut-être du monde. Dès la publication de ce rapport, des êtres veuls et lâches ne manqueront pas de vomir leur bile et leur ressentiment. Il faut dès maintenant leur répondre. Quelles sont donc les « erreurs » que l’on reproche à la Fondation nationale des sciences politiques, et à feu Richard Descoings (on admirera au passage le courage de ceux qui s’en prennent aux innovateurs après leur mort) ?

En premier lieu, un manque de gouvernance claire. Fondée sur l’assemblage de nombreux laboratoires, de filières d’enseignements, d’antennes internationales, etc., L’Institut d’études politiques ne « responsabilise[rait] » pas assez ceux qu’il fait vivre, selon les accusateurs. Étonnante remarque. Certes, il existe des abus : on se souvient de la création d’un cours de « Communication institutionnelle et personal branding » par la femme d’un administrateur, par exemple. Ou encore de la filière « ENA, voie express » dont les frais d’inscriptions très élevés et la durée très courte (deux semaines pendant l’été) avaient fait peser des soupçons de corruption sur son fondateur, un dénommé J-M Messier. Mais dans l’ensemble, ces dérives ne sont pas pires que celles qui touchent n’importe quelle petite université de province. En témoigne notamment l’affaire des contrats fictifs au service reprographie de l’Université Paul-Verlaine (à Metz), qui a occasionné un détournement de fonds de plus de 620 €, c’est-à-dire 2 tonnes de ramettes de papier « exfiltrées » par une secrétaire dans le coffre de sa Kangoo. Tous ces manquements doivent être châtiés, à n’en pas douter. Mais Sciences-Po n’a pas le monopole de la gabegie.

Deuxième reproche : les rémunérations très élevées du comité exécutif de l’établissement, et les ponts d’or faits à certains chercheurs pour les débaucher de l’université. Procès insensé, que l’on devrait également intenter (si l’on suit la logique des procureurs financiers) aux conseils d’administration de grands groupes, et même aux clubs de football ! Imagine-t-on que Bruno Latour puisse quitter l’Ecole des Mines pour Sciences-Po sans recevoir un gros chèque, et quelques avantages en nature ? Cela reviendrait à demander à Raymond Domenech d’entraîner l’équipe de France pour un SMIC mensuel ! Aurait-on dû réduire le train de vie de Richard Descoings ? Autant suggérer à France Télécom de se séparer de Didier Lombard parce qu’il coûte trop cher! On voit l’absurdité de cette argument à courte vue.

Dernière accusation : « une gestion des enseignants plus que laxiste », affirme Le Monde. Certains ne rempliraient pas leur quota d’heures d’enseignement. La bassesse d’un tel reproche devrait m’inciter à ne pas y répondre. Et pourtant, il suffit de considérer mon emploi du temps (et celui de mes collègues, comme Pascal Perrineau ou Elie Cohen) pour faire entendre raison aux comptables bornés : sans cesse invité, à titre d’expert internationalement reconnu, dans des colloques, des conférences, et à la télévision, je ne peux tout simplement plus assurer mon service complet. Dieu merci, quelques étudiants dévoués sont prêts à prendre en charge 90% de mes cours, ce qui leur apportera une ligne supplémentaire sur leur CV, beaucoup de reconnaissance de ma part, et pourquoi pas, une invitation à dîner. Leur carrière ultérieure n’en a jamais pâti, au contraire – du moins, pour ce que j’en connais.

Le rapport de la Cour des Comptes va, une fois de plus, faire beaucoup de mal à cette institution tant décriée, qui devrait pourtant être un modèle pour l’enseignement supérieur français. Excellence intellectuelle, synergies public-privé, innovations pédagogiques : on comprend que les nouveaux réactionnaires veuillent mettre à bas ce temple du savoir. Bien mal leur en a pris : s’il faut faire front pour leur résister, je serai en première ligne.

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10 Commentaires

Classé dans gouvernance, politique

10 réponses à “Gestion de Sciences-Po : disons enfin la vérité

  1. au fromage

    Moi tout ce que je note c’est à 1:34 du lip dub la bonne qui fait le ménage sur « I’m having such a good time ». On sent que DSK a enseigné dans cette vénérable institution.

  2. Christian von Ehrenfels

    Ce lipdub est quand même entièrement rempli des pires clichés comportementaux et vestimentaires : sexisme et conformisme dans la « rebellion branchée » à tous les étages -littéralement- de ScPo. C’est même assez naze. Quel dommage, cher FBL, que l’attention que vous portent les médias nationaux ne vous laisse pas le temps de donner à ces têtes vides quelques notions de cinématographie collectiste, ou du moins un enseignement GGL sur la pensée non-conformiste. Plutôt que de ressasser ad nauseam les clichés pop-sartriens de NRJ, ces futurs députés* pourraient innover : brûler des billets de 500€ grecs, dire merdre à la caméra ou peindre un slogan révolutionnaire sur leurs banderoles, quelque chose de neuf, par exemple « Soyons réalistes, demandons le même salaire que Descoings en sortant de ScPo ». Ca innoverait quand même autrement avec de vrais progrès nouveaux.

    Ce n’est pas une attaque personnelle, je sais que vous faisez de votre mieux pour l’enseignement malgré le manque cruel de temps et de moyens.

    * Selon un indicateur fiable, la charismatique benjamine de l’Assemblée veut proposer le 14 juillet un projet de loi instaurant un âge maximal de 27 ans qui serait le seuil de vieillesse avancée au-delà duquel une candidature serait non-recevable pour les prochaines législatives. Les sources informées disent qu’il a des chances d’être soutenu et voté par l’ensemble des partis politiques sur recommandation de Benoît XVI, ce qui amènerait naturellement nombre de diplômés de fraîche date de la rue Saint-Guillaume dans l’hémicycle et permettrait l’instauration de rythmes de séances plus collectistes que les actuels 3h de séance / 8 heures de repas de l’Assemblée.

    • Vous avez raison, on aurait pu pousser cette initiative un cran plus loin : j’ai par exemple encouragé les étudiantes à ne pas rester autant habillées alors que leurs camarades masculins étaient souvent torse nu, sur cette vidéo. Il reste des barrières à abattre dans les consciences, que voulez-vous… C’est ce qui rend le travail d’enseignant à la fois si difficile et si beau.

  3. Citizen Kohn.

    « Sidéralement microcosmique ! » (Raymond Salvador*).
    * Meilleur peintre économiste chocolatier à son heure.

  4. yanavicius

    Petite remarque en passant, je suis heureux de constater qu’il n’y a à Sciences Po aucune personne en surpoids. Un esprit sain dans un corset comme on dit.

  5. niko

    Richesse et savoir… notre savoir, nos recherches ? Qu’est ce que cela vaut ? A quelles fins ?
    La gestion de Science Po ne me dérangerait pas si cela était un institution privée… là où cela me dérange (sans parler de « sacerdoce ») c’est qu’il s’agit d’un corps républicain, qui parfois ne se comporte pas en tant que tel… N’oublions que c’est la cour de comptes de la République qui critique, pas une agence de notation !

  6. Citizen Kohn.

    Essayons d’être précis : « Il faut changer la République ! » ; La changer en quoi ?

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