Lutter contre l’illettrisme: le permis d’écrire

Je suis à présent bien rentré à Paris et m’apprête comme tout un chacun, à reprendre ma routine quotidienne. Métro-boulot-dodo*.

Aujourd’hui, je m’apprêtais à me lever quand j’entendis ma concierge hurler dans la cage d’escalier. Je luttais une bonne dizaine de minutes, en me cachant sous mon oreiller, quand l’idée que ces cris de douleur puissent manifester une situation de réelle détresse, me firent craindre pour sa vie. Mon sang n’a donc fait qu’un tour, je suis sorti du lit, je me suis rasé, lavé, parfumé, manucuré, puis me suis rué hors de chez moi.

J’appelai l’ascenseur, l’attendis quelques minutes. Puis, ne le voyant pas venir, j’entrepris de descendre les quelques étages qui me séparaient d’une scène somme toute assez cocasse.

Ma concierge gisait dans l’ascenseur, écrasée sous un tas d’enveloppes qui l’étouffait à moitié. Certains de ces plis avaient glissé hors de la cage et bloquaient la nacelle, coincée entre deux étages. L’intervention des pompiers était en cours. Ils semblaient avoir la situation bien en main et le calme se faisait peu à peu, en raison notamment de la légère asphyxie de la concierge, qui limitait la puissance de ses cris.

Je vis sur le sol une de ces enveloppes. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’elle m’était adressée! J’attrapais une seconde enveloppe: pour moi aussi! Et ainsi de suite… J’entrevis sur l’une des enveloppes le cachet de Gallimard. J’eus alors un petit rire que les pompiers, distraits par la concierge dont le visage tournait au violet, ne comprirent pas.

Tout s’expliquait: comme à chaque rentrée littéraire, tous les éditeurs sollicitaient mes avis sur leurs plus récentes productions et m’adressaient donc les sept cent romans de la rentrée. Et ma pauvre concierge, qui est naturellement paresseuse, avait tenté de tout faire rentrer dans l’ascenseur. Tout amusé par la situation, je songeais que son refus de faire sept étages à pied, avec ces colis dans les bras, était bien puni par cette avalanche sans doute provoquée par les cahots de notre bon vieil ascenseur.

Chaque année, ma concierge se plaignait de cette corvée. Mais cette dizaine d’allers et retours ne sont rien en comparaison des dizaines d’heures de lecture que les éditeurs parisiens ou, à la rigueur, arlésiens, m’imposent.

Vous me direz, quelques dizaines d’heures, c’est peu, pour six cent livres. J’emploie, voyez-vous, une méthode de lecture accélérée qui m’a été enseignée par un ancien camarade d’études, maoiste devenu responsable du cahier “montres de luxe” de Libération, après avoir été chroniqueur littéraire dans le “Quotidien du Limousin”.

Un livre ne livre (sans jeu de mots) sa substantifique moelle qu’en trois endroits: à sa première page, à sa trentième page et à sa quatre-vingt-dixième page. Je ne lis donc que ces trois pages dans les romans qui me sont soumis. Trois minutes par livre. Six cents livres. Mille huit cent minutes. Soit une trentaine d’heures de travail. On appelle cela “manier” un livre.

J’indique d’ailleurs que ma récente biographie de Georges-Guy Lamotte a été pensée en fonction de cette technique et que les pages 1, 30 et 90 sont particulièrement réussies. Je vous en conseille la lecture, comme modèle de ce qu’il faut faire pour être lu.

Bien sûr, trente heures, c’est encore trop. Surtout quand on constate le degré d’illettrisme de ces cancres complexés et revanchards, qui se plaignent qu’on ne les lise pas, alors qu’ils ne nous entendent pas, nous, nous plaindre de la bêtise de leurs oeuvres.

Et encore! les gens d’esprit comme moi ne sont pas les seuls victimes de ces écrivains du dimanche, qui rêvent de Goncourt et d’Interallié alors qu’ils n’ont souvent aucun diplôme. Pensez aux arbres qui sont massacrés, voire génocidés, pour cette rentrée littéraire.

C’est bien le signe du poids des médias, de focaliser l’attention des écologistes sur des questions secondaires comme le gaz de schiste ou le nucléaire, alors qu’au même moment la forêt est détruite par des égos narcissiques d’écrivaillons sans talent, ni âme, ni principes.

J’indique même que certains de ces écrivaillons ne vivent pas de leur plume, mais d’un travail de directeur de collection dans une grande maison d’édition et, alors qu’ils sont dépourvus de tout génie, se permettent de refuser des oeuvres immortelles, comme, par exemple, la biographie d’un élu socialiste exceptionnel, qui les vaut cent fois, mille fois! Une biographie qui, à cause de leur évidente jalousie, se retrouve publiée chez un petit éditeur qui ne la vend qu’au compte-goutte, malgré les menaces de procès.

Une mesure politique s’impose. Un fait, une loi: telle est la loi cardinale de l’action politique. Pour sauver la forêt, je suggère, tout simplement, d’exiger de tous les écrivains qu’ils exhibent un niveau universitaire minimal, comme une thèse de doctorat. C’est une mesure de bon sens. Sans cela nous continuerions d’exposer nos enfants à des textes rédigés par des analphabètes. Entendez-vous le cri de nos arbres, que ces illettrés viennent tuer jusque dans nos bras ? Le permis d’écrire (délivré par une autorité indépendante, sur le modèle d’autres comités des sages), remis aux seuls auteurs suffisamment diplômés, permettrait d’éviter cette gabegie.

On parle beaucoup des cafouillages de l’équipe gouvernementale. En ces temps de rentrée littéraire, de rentrée scolaire, et d’interrogation écologique, cette mesure mettrait à contribution Vincent Peillon Aurélie Filipetti et Delphine Batho – resserrant par là même les rangs de la majorité que le rosé estival, et les baignades de la Rochelle, avaient laissé parsemés.

 

*Même si, chez moi, ce métro-boulot-dodo prend la forme d’un voiture-café-boulot-café-facebook-déjeuner-café-sieste-café-tennis-café-voiture-dîner-dodo. Mais cette particularité est due aux besoins de mon esprit qui ne peut faire ses plus grandes conquêtes que dans les moments de grand délassement. C’est donc contraint et forcé que j’évite d’enseigner trop régulièrement. Certes, je manque aux élèves. Mais cette organisation est au plus grand bénéfice du progrès scientifique.

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12 Commentaires

Classé dans Divers, Publications

12 réponses à “Lutter contre l’illettrisme: le permis d’écrire

  1. Phidel

    Hélas, je crains que la seule obtention d’un doctorat, notamment en droit, ne suffise à garantir la qualité littéraire de son auteur. Je n’irai cependant pas à dire qu’une thèse, même en droit, puisse être écrite par un analphabète…

  2. Citizen Kohn.

    Non, pas ici, pas dans le sanctuaire de la pensée libre et honnête, pas dans le dernier carré de l’intelligence extra vierge, comme l’est l’huile d’olive de première pression ! La déforestation est certes préoccupante, à bien des égards (encore qu’à d’autres, elle présente quelque avantage sinon l’agent orange n’aurait pas eu le succès qu’il a eu dans les années soixante !), les idées de pointe ont-elles jamais eu, pour autant, besoin d’être camouflées derrière le moindre prétexte, justifié ou non ? La restriction de la liberté d’écrire – ne parlons pas de censure, s’il vous plaît, encore moins de permis d’écrire, inapplicable gadget d’une générosité post-révolutionnaire ! – est à ce point mesure de salubrité publique qu’il serait improductif de déguiser l’interdiction nécessaire et indispensable sous une terminologie faible. La conclusion s’impose à l’évidence comme une économie du bon sens : tout a déjà été écrit ou presque. Il n’est donc pas besoin de continuer hormis dans les domaines des mémos administratifs et autres notes de service, manuels techniques et rares exceptions. C’est tout ! Le redressement économique et la fameuse croissance si désirée seront le miel des efforts épargnés pour couvrir la trop souvent décriée page blanche et qui seront enfin consacrés à des activités profitables pour la collectivité. Que le début du contraire trouve donc ici le premier mot de sa démonstration, qu’on rigole !

    • Vous avez, une fois de plus, raison : il faut pousser jusuqu’au bout ce raisonnement et ne plus rien publier qui n’ait déjà été écrit. Compte tenu de l’oubli dans lequel il a été maintenu, Lamotte (sa vie, son oeuvre) devrait alors devenir un sujet de prédilection pour tout éditeur sérieux.

  3. Maorie

    Il est consternant de lire ce genre de propos élitiste et vide de sens.
    Tout a déjà été écrit ? Que nenni. Mais j’ai dans l’idée qu’après pareils propos et pareils commentaires des genres comme la science-fiction, la fantasy ou le fantastique et les dérivés ne peuvent faire cas, puisque sous catégorie sans intérêt.
    Un doctorat ? Mais l’auteur de cet article en a-t-il un ?
    Je tiens aussi à signaler que parmi les auteurs de grands talents que portent le XXè siècle n’ont pas forcément fait d’études universitaires. Mais qu’est-ce que le talent face au formatage rigoriste et élitiste de pareils critiques littéraires ? Enfin… je dis « critique » mais en méritez-vous seulement le titre ?
    Vous vous dites « gens d’esprit ». D’esprit limité oui !

    • Chère Maorie,
      Je suis peiné de votre réaction. Bien sûr, certains auteurs n’ont pas fait de très grandes études. Certains ont même raté l’agrégation. Mais convenez tout de même que la prose de Florian Zeller (maître de conférences à Sciences Po) est plus intéressante que celle d’André Gide (qui n’avait que le bac, à ma connaissance). Cette comparaison prouve assez la justesse de l’argument, j’espère.

      • Maître,
        Un commentaire relevé sur la page Facebook des forges: « si tu n’es pas MCF à 22 ans, c’est que tu as raté ta vie. »
        A toutes fins utiles,
        Votre dévoué éditeur,
        DM

    • Citizen Kohn.

      Merci d’abord de bien vouloir dissocier la question du rapport de l’œuvre au grade universitaire des « auteurs » de celle de l’originalité, s’il vous plaît ! Ensuite, sans vous commander, pourriez-vous développer votre recette de la bonne distance qui donne le regard juste sur un monde net, sans la moindre nuance, au premier degré, plat et juste imbécile de cruauté ? Une dimension tellement enviable où les démons de la dérision pour le dérisoire sont absents doit être partagée par le plus grand nombre !
      Mormons ou pas, écoutons le charismatique Mitt Romney ! L’élite n’est-elle pas une notion bien relative ? Quant au sens, s’il n’est pas tiré par une Foi (religieuse, est-il besoin de le préciser ?) et à condition qu’il soit commun, c’est-à-dire assez largement répandu, en manquer ne devrait-il pas attirer sur soi plus d’empathie que de condamnation au premier abord ?

  4. Lorax

    Peut-être faudrait-il commencer par une action d’éclat telle que « pour chaque mauvais livre acheté plantez un arbre »: je suggère donc que vos émissaires se placent à la sortie des librairies (prises d’assaut ces derniers temps) et distribuent des graines d’arbres aux méchants lecteurs avec pour injonction de le planter à un carrefour (ce qui, quand l’arbre aura poussé, permettra d’éliminer en prime les mauvais conducteurs). Car en effet, il faut prendre le vice à la racine et pénaliser les clients, n’est-ce pas?

  5. Pingback: Pour une extension du domaine de la rentrée | L'actualité selon Bloch-Ladurie : Réflexions collectistes

  6. Citizen Kohn.

    Combien de réponses ? Il n’y a pas le compte !

  7. Cher Maître,
    je reviens vers vous et ce vieil article eu égard l’illustration du grand Levy. A toutes fins utiles, je tiens à vous signaler qu’un secret sur ses romans vient d’être récemment dévoilé. Sans doute cela vous intéresserait-il : http://www.quandletigrelit.fr/dodecatora-chap-ml-12-titres-de-marc-levy-a-craindre/

    Que vos journées soient de chrysanthème
    Votre très dévoué

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