Pourquoi les éditorialistes sont indispensables

Hier soir, comme 10 millions de Français, j’ai regardé l’intervention du chef de l’Etat sur TF1. François Hollande a su trouver les mots justes pour indiquer un « cap » et un « rythme » à tenir. La clarté et la transparence de son message m’ont frappé, je l’avoue, de la part d’un homme que l’on a connu plus fuyant, et dont on affirmait qu’il manquait de convictions, voilà encore quelques mois. J’ai eu l’occasion, ici même, de montrer que c’était entièrement faux.

Pourtant, ce matin, en écoutant distraitement les conversations au comptoir du Balto, ce bar-tabac où je prends mon café-calva tous les jours à 11h30, une impression fugace me saisit : apparemment, tout le monde n’avait pas compris aussi bien que moi ce que le Président de la République avait expliqué. Selon Jojo (dit « la belle gueule », un habitué des lieux), « la hausse de la CSG pour financer la protection sociale aura un rendement faible ». Patoche (« triple-sec »), affirmait pour sa part que « le déficit structurel se situera[it] de toute façon dans une fourchette plus proche des prévisions de l’OCDE ». Enfin, la tenancière, Mado « 95D », faisait remarquer que « rien n'[avait] été dit du devenir de l’ISF-PME », malgré la « sauvegarde des dispositifs fiscaux spécifiques aux TPE ».

Tant de trivialité et de myopie me firent sortir de mes gonds : « Mes amis, mes camarades, affirmai-je, vous n’avez rien compris. Bien sûr, François Hollande a détaillé toute sorte de mesures plus ou moins cosmétiques, hier soir. Mais l’essentiel n’est pas là. » J’ouvris alors, au hasard, quelques journaux étalés sur le comptoir, et j’entrepris l’édification de mon auditoire. « Le style du président a changé : il ressemble un peu plus à Nicolas Sarkozy, comme le dit Philippe Marcacci, dans l’Est Républicain. Il a su trouver un ton de père de famille tranquille ou d’instituteur à l’ancienne, suivant le mot de Christine Clerc (Le Télégramme). Laurent Joffrin, une fois de plus, fait preuve de la plus grande perspicacité : « Pugnace, précis, convaincu, il a donné l’image d’un président en action ». Christophe Barbier résume tout d’un chiffre : 17/20. »

La salle commençait à se vider, sans doute accablée par la justesse de ma démonstration et la hauteur de vue que je venais de prendre. Je pris sur moi de barrer la porte aux clients qui voulaient sortir, pour achever ma revue de presse des éditos du matin, sous les huées. Au bout d’une demi-heure, le calme était revenu, et l’auditoire, apaisé par les deux tournées générales de Paulo, ruminait cette leçon en haussant les yeux au ciel.

Le populaire manque, par nature, de clairvoyance en politique. Il ne s’intéresse qu’à de petits détails (la fiscalité, les traités européens, le chômage) sans jamais saisir l’essentiel. Heureusement, des esprits supérieurs (dont votre serviteur se fait le relais) sont là pour l’éclairer. Un jour, peut-être, le peuple devenu majeur pourra se passer de ces phares de la pensée. Pour l’instant, et plus que jamais, nous avons besoin d’éditorialistes.

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7 Commentaires

Classé dans Divers, politique

7 réponses à “Pourquoi les éditorialistes sont indispensables

  1. Citizen Kohn.

    Oui, bon, si maintenant Ladurie devient La Palice… parce que, quand même, les amateurs du petit zinc et les professionnels de l’analyse et du commentaire ne jouent pas dans la même catégorie, et ce n’est rien de le dire ! Historiens, économistes, parfois les deux, élevés aux sucs de nos grandes écoles pas corporatistes pour deux sous et au miel des dîners en ville où la proximité avec les cercles de pouvoirs et de décisions hésite en permanence aux frontières de la confusion des genres et des conflits d’intérêts, nos valeureux relais et modeleurs d’opinions sont la vraie chevalerie d’honneur de notre chrysalide démocratique permanente.
    (Et pour les commentateurs de passage qui feignent de découvrir ici un second degré pour anesthésier leur hoquets de surprise et d’indignation : êtes-vous certain(e)s que vos premières impressions ne sont pas les bonnes ?)

  2. Ozaguets

    Certes, mais toutes choses égales par ailleurs.

  3. Citizen Kohn.

    Et puis, « le Balto », « le Balto » : c’est faire bien peu de cas du « Rallye »,
    qui est au moins aussi « tank » (réservoir), à défaut d’être « think » !
    Et encore…

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