Des enseignants-chercheurs au service de l’économie réelle

Les 28 et 29 novembre se tiendront, au Centre des congrès de Paris-Orly les Defense and Security Days, un salon où la France fait montre de son expertise sur les questions de sécurité et de défense. Comme chaque année, j’ai été convié à donner mon avis d’expert lors d’une série de tables rondes: “Le Maroc, modèle pour le monde arabe?”, “La Russie: un allié ou un ami?”, “Israël ou Palestine?” ou “La Syrie: industrie du tourisme et enjeux de sécurité”*.

Alors que je remplissais en ligne l’interface qui me permet de programmer mes journées de rendez-vous lors de ce salon, il m’apparut que les universitaires étaient trop peu nombreux à participer à ce genre d’événements. Tout au plus y croise-t-on quelques vieux barbons qui viennent cachetonner sur des sujets très éloignés de leurs recherches – croiser Alain Badiou à la table ronde « voiture verte et mobilités douces » du Mondial de l’Auto 2010 m’avait beaucoup étonné, par exemple. A l’inverse, ces interventions dans des salons sont monnaie courante pour moi. Hélas, je suis, sur ce point, une avant-garde de l’université française, où les universitaires, entravés par des coquetteries d’un autre âge, se refusent à aller à la rencontre de la société française et, oserais-je le dire, du peuple.

Au lieu de partir de choses abstraites, la recherche doit partir du marché, repérer les domaines d’activité porteurs et produire de la connaissance, voire de la communication, pour ces secteurs. Multiplier les contrats courts avec des investisseurs motivés est un moyen d’autonomiser la recherche à l’égard de la puissance publique, qui est incapable de la gérer – au point que certains chercheurs réputés incompétents écopent, de nos jours, de peines de prison ! Alors que le privé, dont l’objectif a toujours été la bonne gestion de ses actifs, en bon père de famille, pourra apporter une sécurité aux chercheurs, en les mettant au service d’industries où la France est en pointe: armement, nucléaire, sécurité …

Ces projets, pour l’instant, ont éveillé l’hostilité des universitaires – mais seulement parce qu’on laissait de côté les humanités. Je propose un programme qui les inclut, pour former les honnêtes hommes de ce nouveau siècle. On peut ainsi imaginer que les spécialistes de littérature auraient pour charge, dans le cadre de partenariats privé-public gagnant-gagnant, de produire des textes pensés rhétoriquement et psychologiquement pour déprimer les armées ennemies. On peut aussi imaginer des actions de sabotage menées par nos historiens dans les pays ennemis, pour réécrire l’histoire de nos adversaires à notre avantage.

Bien sûr, ces exemples peuvent sembler farfelus, au premier abord. Mais toutes les grandes idées semblent toujours étranges – puis elles s’imposent – et enfin, on se demande comment leur évidence ne nous est pas apparue plus tôt. D’ailleurs, il ne m’appartient pas d’empiéter sur la liberté et l’indépendance que la constitution accorde au chercheur. J’y suis moi-même très attaché car c’est cette liberté qui m’a permis de mener à bien un travail de longue haleine, mais d’une valeur inestimable. Je ne veux donc pas dire comment les professeurs de lettres modernes, de civilisation britannique ou de sociologie du sport doivent mettre leur esprit au service de la cause générale. Il m’appartient seulement de leur donner les moyens de s’engager pour le bien commun, et non uniquement pour leurs petites lubies sans intérêt pratique.

Je propose donc de faire entrer, dans l’évaluation des chercheurs, la quantification de leur nombre d’interventions en entreprise. Et je propose de faire de Sciences-Po le laboratoire de cette expérimentation, qui rapprochera, in fine, les Français et la recherche.
* En présence de Bachar El-Assad (sous réserve).

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5 Commentaires

Classé dans Divers

5 réponses à “Des enseignants-chercheurs au service de l’économie réelle

  1. Citizen Kohn.

    Sous réserve d’ajuster quelques modalités pratiques, n’est-ce pas en quelque sorte l’annonce prémonitoire de la création de « Pol-Sciences », jumelle dans un miroir de la belle fondation déjà existante ? Auquel cas il est évident que la direction n’en pourra être que commune et revenir, au-delà même de ses mérites et de sa prédestination pour accomplir cette tâche, à celui qui exprime ci-dessus l’idée de coupler la belle recherche avec la bonne économie !

  2. Walter Fernandez

    Cher Maître,

    Je suis par hasard tombé sur un article fort intéressant, bien qu’empreint d’une idéologie détestable :

    http://blog.mondediplo.net/2012-10-23-Le-bon-filon-de-la-philo

    D’après cet article, il semble que des intellectuels de haute volée aient compris tout l’intérêt d’un partenariat avec des entreprises privées innovantes, tels Pernod ou Marc Dorcel (le géant du porno à la française). Même si on peut la juger encore timide, leur démarche me paraît aller dans le bon sens. Je ne serais pas étonné qu’ils aient naguère suivi vos cours à Sciences Po…

    Voici un extrait substantiel de cet article (je vous fais grâce des parties les plus ennuyeuses, qui témoigne d’un archaïsme épouvantable… mais peut-on attendre autre chose du Monde diplomatique, cet organe officiel de la vieille gauche marxiste, et dont la lecture me replonge chaque fois dans les heures les plus sombres de notre histoire ?) :

    « Située au croisement de la réflexion théorique, de l’analyse esthétique et peut-être surtout du marketing publicitaire, la « Semaine de la Pop Philosophie » qui s’est ouverte hier à Marseille en est pour ainsi dire la grand-messe. Son credo : « Il faut absolument être pop ».

    Passé notamment par le film publicitaire avant d’officier comme « concepteur d’événements intellectuels », Jacques Serrano, le grand manitou du festival, a lancé cette opération annuelle à Marseille en 2009 afin de « réuni[r] des philosophes, des écrivains et des sociologues autour d’objets de la pop culture et de la culture médiatique. » Il espère drainer plusieurs milliers de personnes [4] dans des endroits aussi divers qu’improbables — ici, le Théâtre national de Marseille (un haut lieu de la haute culture), là, l’Espace Pernod (un club associatif dédié à la célèbre boisson alcoolisée), la boîte de nuit Le Trolleybus (antre de l’hédonisme et du divertissement), le pub-restaurant La Maison Hantée (un bar rock et gothique), l’Hôtel de ville (un symbole du pouvoir), etc. Le public est invité à méditer sur la pop fiction, la littérature jeunesse, la pornographie, les schtroumpfs, la drogue, la carte de fidélité, la corrida, la célébrité, le monde de l’entreprise, l’iPhilosophie, le football, le rap, le rétro-futurisme et les médias, à l’occasion de conférences-débats et de tables rondes menées par une trentaine d’intervenants. Lesquels pourront faire l’article pour leurs ouvrages respectifs, puisqu’un « travail de promotion du livre est engagé en amont et au cours de cette semaine de rencontres-débats, en partenariats avec des éditeurs, des librairies et des bibliothèques ».

    Au menu des réjouissances, on retiendra :

    – « Politiquement schtroumpf ! Le village des schtroumpfs, un archétype d’utopie totalitaire empreinte de stalinisme et de nazisme » : une conférence d’Antoine Buéno, sur un thème déjà largement traité. Ecrivain « prospectiviste », proche de François Bayrou (dont il a été la plume politique lors des présidentielles de 2007), mais aussi enseignant à Sciences Po Paris, chroniqueur télé, fondateur du Prix du Style (un prix littéraire remis chaque année au Park Hyatt, un palace parisien de la place Vendôme), Antoine Buéno a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels Je suis de droite… et je vous emmerde ! (L’Hebe, 2007) et Le Petit livre bleu. Analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs (Editions Hors Collection, 2011). A l’occasion d’une intervention « schtroumpfement déjantée », il examine la place des petits êtres bleus dans notre imagerie collective.

    – « Philosophie en entreprise. L’agilité ou la puissance du stratagème » : un débat avec Gabriel Dorthe et Philippe Clark, respectivement assistant diplômé doctorant à l’IPTEH (Institut de politiques territoriales et d’environnement humain) de Lausanne et expert-conseil chez Orange Business Service. Ils exposeront les grandes lignes du projet Socrate, une structure qu’ils ont fondée pour « adresse[r] les problématiques [sic] du monde du travail à l’aide de la philosophie afin de lui permettre d’élargir ses capacités prospectives, relationnelles et productives ». Leur idée centrale : l’« agilité », définie comme la capacité, pour une entreprise ou une administration, « de coller au réel, de percevoir les signes de changement, de reconfigurer rapidement les différents appareils productifs et humains » dans des environnements « instables et imprévisibles ». Leurs clients : « ceux qui sont appelés à collaborer dans des projets complexes et à prendre des décisions ». Placer la pensée « philosophique » au service des décideurs, la transformer en outil de « gestion des risques » constitue l’objectif affiché de ces deux licenciés en philosophie.

    – « La chose porno ou le corps impropre » et « Les trois corps d’Anna Polina » : l’Espace Pernod s’ouvrira au porno, auquel s’intéressent les philosophes italiens Simone Regazzoni (auteur notamment de Pornosophie. Philosophie du pop porn [en italien, Ponte alle Grazie, 2010], qui explore les facettes du pop porn, la pornographie de masse favorisée par la diffusion des nouvelles technologies) et Francesco Meci. Selon Simone Regazzoni, il n’y a « pas d’écran aujourd’hui qui ne soit hanté par le fantasme du porno. La chose porno est ce fantasme qui hante l’espace de la visibilité télé-technologique comme exposition télé-technologique de l’ultramatérialité charnelle des corps, pour citer Lévinas, qui dépasse une ontologie du corps propre ». Comprenne qui pourra, et aura encore assez d’entrain pour aller écouter, dans l’ambiance tamisée de la boîte de nuit Le Trolleybus, Laurent de Sutter philosopher sur l’actrice de films pornographiques Anna Polina. La « nouvelle égérie des studios Marc Dorcel », figure emblématique de « la starlette de X qui constitue la vérité de toute actrice », honorera même le night-club de sa présence.

    – La « Nuit de la Pop Philosophie » (« une première dans le monde de la philosophie »), sera le point d’orgue du festival. Modérée par la journaliste-philosophe Adèle Van Reeth, cette soirée verra notamment l’incontournable Raphaël Enthoven réfléchir à la carte de fidélité (« Le salaire du vice »), un système de fidélisation des clients proposé par les magasins et octroyant divers avantages en fonction des dépenses effectuées. Taraudé par la question « La fidélité est-elle encore fidélité quand elle est ainsi récompensée ? », le philosophe en chef de la chaîne Arte — qui déplorait, il y a peu, « qu’à force de répondre, le philosophe de service ne dise plus rien » et se contente de « sauver les apparences, de montrer qu’il pense tout ce qu’il dit » [6] —, tentera de décrypter le sens profond de cet outil marketing.

    Aux côtés de partenaires familiers de ce genre d’événements dédiés à la pensée contemporaine, comme Libération ou Le Nouvel Observateur, on trouve des sponsors actifs, d’ordinaire, sur d’autres terrains que celui de la spéculation intellectuelle : citons, pêle-mêle, le magazine « branché-décalé » So Foot, consacré à l’univers du ballon rond, la société de production de films pornographiques Marc Dorcel, leader du marché du X dans l’Hexagone, la compagnie aérienne Air France, le site Busiboost.fr (« accélérateur de business »), une plateforme fédérant les « managers » des Bouches-du-Rhône, ou encore Love Dates, un média spécialisé dans la communication événementielle. Nul doute que la seule présence de ces soutiens commerciaux de haute volée contribuera à favoriser le rayonnement de la discipline de Socrate, jugée souvent austère et ésotérique, et à insuffler un peu de légèreté à la teneur des débats… »

    • Citizen Kohn.

      Est-ce à dire qu’un danger « Sciences-Pop » menace le pré carré existant à partir duquel le seul vrai courant de pensée prometteur, à notre connaissance, pourrait enfin acquérir la dimension qu’il mérite ?

      • Walter Fernandez

        Je ne veux naturellement pas parler à la place de M. Bloch-Ladurie, mais il me semble que « Sciences Pop » ne constitue pas du tout un danger. Sciences Pop, c’est précisément ce à quoi Sciences Po devra ressembler demain afin d’être en phase avec les attentes des consommateurs et des marchés.

  3. Citizen Kohn.

    Etant entendu, n’est-ce pas, que ressembler n’est pas se confondre
    sinon il n’y aurait plus de leurres ni de chasseurs ni de proies
    et l’ennui naîtrait alors d’une uniformité en contradiction
    avec l’excellence d’un futur exécutif collectiste.

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