Pourquoi je refuse d’être Chevalier des Arts et des Lettres

On a beaucoup glosé, ces derniers jours, sur la décision de Jacques Tardi, dessinateur d’illustrés pour enfants, de refuser la légion d’honneur. « Je ne veux rien recevoir, ni du pouvoir actuel, ni d’aucun autre pouvoir politique quel qu’il soit. C’est donc avec la plus grande fermeté que je refuse cette médaille », déclare-t-il dans un communiqué largement repris par la presse. On pourrait s’étonner de ce qu’un homme auquel ses collègues reconnaissent un certain talent, s’emporte aussi violemment à l’égard de ses bienfaiteurs. Mais il donne lui-même l’explication de son refus : « Je n’ai cessé de brocarder les institutions. Le jour où l’on reconnaîtra les prisonniers de guerre, les fusillés pour l’exemple, ce sera peut-être autre chose. »

De même, on se rappelle que Sartre, en son temps, avait informé par avance le comité Nobel de ce qu’il refuserait toute distinction, même tardive, même posthume, et qu’il le ferait savoir bien haut : « Bien qu’il soit présomptueux de décider d’un vote avant qu’il ait eu lieu, je prends à l’instant la liberté de vous écrire pour dissiper ou éviter un malentendu. »

A mon tour, je dois m’expliquer. Fin décembre 2012, une rumeur persistante a circulé dans les cercles proches du pouvoir : Fernand Bloch-Ladurie serait fait Chevalier des Arts et des Lettres. Plusieurs amis m’en ont parlé, avec insistance. J’ai fini par prendre ce risque de décoration suffisamment au sérieux pour envoyer une lettre à la ministre de la culture. Je la reproduis ici.

Madame la ministre,

Alors comme ça, on veut me décorer ? Nenni. Je ne serai chevalier de rien.

Moi, fidèle combattant du socialisme (tout comme Sartre), homme libre, esprit attaché à son indépendance, unanimement reconnu par ses pairs comme un intellectuel et un expert (en de très nombreux domaines), je ne peux recevoir de distinction honorifique de ce gouvernement. J’ai toujours servi avec zèle et application mes bienfaiteurs. J’ai travaillé sans relâche à la construction idéologique du socialisme. J’ai su m’adapter aux changements d’époque, aux changements de mode, aux évolutions sociétales. Je ne peux accepter des mains de ceux qui ont contribué à mon insuccès à la direction de Sciences-Po, un hochet destiné à me faire taire. Je ne peux courber l’échine devant ceux qui, chaque jour, foulent aux pieds l’héritage du plus grand des socialistes. Je ne serai pas complice, en acceptant cette médaille, de ceux qui refusent d’entendre les propositions de bon sens que, chaque jour ou presque, je mets à la disposition de nos gouvernants, sur mon blogue.

Madame la ministre, chère Aurélie, nous avons sans doute mieux à faire ensemble que de nous décorer de rubans. Je vous laisse encore y réfléchir quelques jours : mon talent peut s’employer bien plus abondamment dans votre ministère. Bisous,

FBL

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8 Commentaires

Classé dans Collectisme, Divers

8 réponses à “Pourquoi je refuse d’être Chevalier des Arts et des Lettres

  1. Roberto Pichao

    Et vlan, un PV dans les dents !

  2. MB

    Par solidarité, je refuse d’avance moi aussi le Prix Nobel.

  3. Citizen Kohn.

    Distinctions ! Nonobstant la devise d’égalité ! Bah, pour le cas qu’il est fait de ses deux sœurs liberté et fraternité…
    Distinctions ! Tout un système dont il est malaisé de déterminer quel est le moindre de ses inconvénients !
    – Créer une distinction suscite l’envie d’en bénéficier chez une tapée d’esprits faibles.
    – Décerner une distinction confère un pouvoir exorbitant à une poignée de dresseurs orgueilleux.
    – Recevoir une distinction imméritée, par faveur ou par erreur, tares humaines hélas répandues, ôte toute valeur et crédibilité au principe de la récompense.
    – Ignorer la vertu peut au contraire très bien résulter du manque de sensibilité du radar de la reconnaissance officielle pour un tas de qualités silencieuses et néanmoins authentiques.

  4. Bien envoyé ! Poutine vous-a-t-il également proposé la nationalité russe, prenant ainsi à contre-pied toute réaction hostile de la part de l’opinion publique, suite à votre vaillant refus de vous soumettre aux autorités littéraires françaises ? Nous avons tout intérêt à nous rapprocher de cette grande nation, dont la France, désormais si peu emprunte de nostalgie, a su prendre exemple à bien des égards au siècle dernier – j’attends d’ailleurs un éclaircissement de votre part sur cette époque lointaine, dont ma connaissance est assez pauvre, je dois l’admettre, cher Professeur. Ou puis-je vous appeler Lao-shi ?

  5. Le Tigre

    Maître, de votre ascension sur les esprits je distingue un puissant parallèle non avec Le Tigre, votre serviteur, mais plutôt un Canard (enchaîné de préférence). A l’instar de ses journalistes, vous vous efforcez de garder tête froide et pochette de smoking vierge, que du bonheur.

    Toutefois, je décèle une légère faille dans votre raisonnement. Un esprit aussi transcendant les langues que pétillant les concepts aurait plus à craindre des décorations extérieures que celles de l’hexagone. Avez-vous pris vos précautions pour empêcher les grands de ce monde de vous délivrer, en vrac : l’ordre du Condor El Paso bolivien, la médaille de la marine suisse, la jarretière de Traci Lords de Vegas, l’ordre des délateurs léninistes, le ruban vert de la junte birmane, le chocolat surmonté de crème du Juche (un luxe inestimable en ces contrées), le doux baiser de Lady Di (Valéry nous en a tant parlé, de cette distinction), et j’en passe…

    Comme toujours, la décadence proviendra hors de nos frontières. Je peux vous aider à formuler quelques lettres de refus anticipés en ce qui concerne nos amis Thaï, Chinois, Indiens et Indonésiens. La langue m’est familière.

  6. Citizen Kohn.

    Et, au-delà des grandes questions nombrilistes, quelle est donc la part
    du « co » collectiste dans le « nouveau modèle français » ?

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