La légitime défense de la propriété

nice-bijoutierDepuis quelques jours, un fait divers tragique (le braquage d’un bijoutier niçois, qui a tué de plusieurs balles dans le dos un de ses agresseurs en fuite) alimente un mouvement d’indignation très vivace sur les réseaux sociaux. On conspue la justice « laxiste » qui inculpe le bijoutier pour homicide alors qu’il « n’a fait que défendre son bien ». Une page dédiée à soutenir le malheureux commerçant connaît un succès grandissant, alors que les médias s’interrogent sur les raisons de cette colère, voire la conspuent.

On aurait tort, pourtant, de jeter trop vite l’anathème sur ces citoyens anonymes (souvent) et à l’orthographe déplorable (presque toujours), qui semblent des adeptes de la loi du talion. Moi-même, bien qu’homme de gauche – faut-il le répéter ? – et épris de tolérance, je ressens une profonde sympathie pour ces petites gens ignares et vindicatifs, en repensant à une mésaventure très comparable à celle du bijoutier provençal.

Il y a quelques années, lors d’un vide-grenier organisé dans les rues de Montmartre, j’avais étalé au sol quelques bricoles dont je souhaitais me défaire, au meilleur prix possible. Il n’y avait là rien de très précieux : quelques bouteilles (vides) de cognac millésimé, une tabatière en peau de chamois, une flûte de pan en roseaux achetée à un péruvien dans le métro… Toutefois, une pièce maîtresse se détachait : une pendule en faïence haute d’un bon mètre, représentant en bas-relief le triomphe de la raison sur l’obscurantisme,vide_grenier_sainte_isaure_800_3 rehaussée de feuilles de lauriers dorées, et ayant appartenu au petit-neveu d’Auguste Comte. J’avais décidé de m’en débarrasser en raison de la place qu’elle prenait dans mon salon et, négligeant de la transporter chez un antiquaire, je m’étais résolu à la vendre à l’occasion de cette brocante de quartier.

Quand soudain, juchés sur une moto pétaradante, deux crapules s’arrêtèrent en dérapant devant mon stand, et entreprirent de me détrousser de ma pendule. Le poids de l’objet les obligea à s’y reprendre à plusieurs fois, et j’eus le temps de leur décocher quelques coups de tisonnier (un autre article que je souhaitais revendre), mais ils prirent finalement la fuite, un peu ralentis et zigzagants, en direction de la rue Lepic. N’écoutant que mon courage, je les poursuivis en courant, et réussis à leur jeter le tisonnier, qui désarçonna le conducteur, et envoya la moto, les deux malfrats, et la pendule, valser dans un escalier. Ils s’en sortirent avec plusieurs cotes cassées, une cheville foulée, et 94 points de suture au total. Ma pendule n’y survécut pas.

Ce soir-là, méditant sur la faiblesse humaine et l’érosion du vivre-ensemble, dans la salle d’attente du commissariat où j’étais allé porter plainte, je finis par me rendre à l’évidence : protéger son bien, c’est protéger sa vie. Ce sentiment si poignant, que je ressentais alors avec acuité, moi, l’intellectuel méprisant la matière, comme il doit être impérieux chez ces êtres de chair et de sang, qui n’ont que leur comptoir pour gagne-pain ! Il faut, dans ce genre d’affaires, étendre la notion de « légitime défense » non seulement au corps de la victime, mais aussi à toutes ses propriétés.

J’aurais tant aimé voir ces deux tire-laine condamnés à plusieurs années de prison ! Hélas, c’était bien moi que la police inquiétait par des questions oiseuses, notamment sur quelques coups de pied que j’avais décochés, au bas des escaliers, aux apprentis voleurs. Aujourd’hui, moi aussi, je me sens solidaire des bijoutiers qui tuent pour leur boutique.

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8 Commentaires

Classé dans Divers

8 réponses à “La légitime défense de la propriété

  1. Frédéric

    Magnifique proposition, qui risque de heurter bien des conservatismes, comme toutes celles dont vous nous régalez. Une proposition intermédiaire et provisoire serait d’autoriser les propriétés dérobées à se faire justice elles-mêmes : pain au chocolat volé qui étouffe son voleur, arracheur de chiens de race dévoré par son butin… Bien sûr ce sont des cas rares, mais il s’ouvrirait bien vite un marché des biens piégés : à l’instar des porte-cartes qui détruisent leur contenu à l’acide quand on les force ou des antivols pour vêtements piégés à la peinture indélébile, on pourrait imaginer des pains au chocolat empoisonnés, des I-phone explosifs, des chiens à clous, des horloges atomiques (on me souffle que ces trois derniers existent déjà)… Peut-être leur usage pour le propriétaire légitime s’en ressentirait-il, mais c’est le prix à payer pour que nos propriétés puissent se défendre elles-mêmes contre les malfrats.

  2. hbbk

    Le cerveau reptilien en action…

  3. La grosse différence bien entendu, c’est qu’on peut réparer un objet ou le repayer, mais pas une vie. Par conséquent, le principe de proportionnalité veut qu’on ne prenne jamais une vie en échange d’une propriété. Aucun bijou au monde ne vaut une vie humaine.

  4. L’idée d’étendre la légitime défense aux propriétés est une horreur sans nom. Je pense que l’auteur ne comprend pas bien les enjeux lorsqu’il prétend que l’on peut tuer un homme pour de la propriété volée.

  5. Enfin un blog. Un vrai. je soutiens votre initiative d’entrer au Panthéon.
    S’il le faut je vous mets en lien sur mon blog.
    http://anatoleboudin.canalblog.com/

  6. Boris Zaroff

    A Marcel Dubois

    Vos réflexions paraissent marquées au coin du bon sens. En fait, elles ne sont qu’un ramassis de sophismes ( je vous prie de me pardonner ma franchise, mais il faut appeler un chat un chat). Contrairement à ce que vous écrivez, on ne peut jamais vraiment distinguer une personne de ses propriétés, puisqu’elles sont autant de prolongements de son corps. Si vous voulez le fauteuil électrique d’un tétraplégique, c’est comme si vous attentiez directement à sa personne. Il en va de même pour la vieille pendule de Fernand Bloch-Ladurie ou, si vous me permettez de prendre un exemple plus personnel, pour mes voitures de sport. Ce sont, si vous le voulez, des « bijoux »… mais j’y tiens tout autant qu’à mes « bijoux de famille » (je vous prie d’excuser ce style un peu scabreux) !

    La relation que j’ai avec mes Porsche, par exemple, est tout à fait intime, et j’éprouve souvent plus plaisir à les caresser qu’à m’ébattre avec mes nombreuses maîtresses. Aussi ne vous étonnerez-vous pas si j’ai du mal à supporter que quiconque leur manque de respect. Mon chauffeur personnel (je ne sais pas conduire) pourrait vous le raconter mieux que moi. Cet âne, au début, nettoyait mes voitures superficiellement et les conduisait comme une brute, sans égard pour les freins ni pour la boîte de vitesses. Chaque fois qu’il commettait ce genre de faute, j’ai dû le sanctionner. La mort dans l’âme, j’ai donné l’ordre à mon valet de chambre de lui administrer quelques coups de bâton, histoire de lui apprendre. Une ou deux fois, il m’a même fallu le priver de son salaire ! Maintenant, le croirez-vous, il me remercie. Je l’ai éduqué, pour ainsi dire. Grâce à moi, il sait apprécier les belles bagnoles à leur juste valeur. Cet exemple montre à merveille qu’il n’y a pas d’opposition à faire entre le respect des choses et le respect des gens.

    Collectistement vôtre,

    Boris Zaroff

  7. Boris Zaroff

    Erratum

    J’ai écrit : « Si vous voulez le fauteuil électrique d’un tétraplégique ». Il fallait lire, naturellement, « volez » !

  8. Cesar

    POUR BENUR MARCEL, PARDON ,DUBOIS combien de victimes morte après agression et braquage en France ? et la combien d’agresseur ,tué dans l’exercice de leurs fonctions a la suite de violence contre des gens qui n’ont pas demandé a être frappé ou humilié mais simplement gagner leur vie honnêtement ? je pense qu’il y a une énorme différence

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