Ce que je veux dire aux Français

Affiche officielle FBLJ’ai longuement hésité avant de prendre la parole. D’abord parce que je sais qu’il existe des sujets prioritaires pour nos collègues, à commencer par l’explosion du chômage des doctorants. Ensuite, parce que, depuis un an, je me suis tenu à la décision de silence et de retrait que j’avais annoncée au soir de l’élection à la présidence de Sciences-Po.

Contrairement à ce qui s’écrit quotidiennement, je n’éprouve nul désir de m’impliquer aujourd’hui dans la vie politique de notre école. Je ne suis animé par aucune velléité de revanche et ne ressens nulle amertume à l’endroit des collègues qui m’ont fait l’immense honneur de me confier, durant cinq ans, les rênes des Cahiers collectistes. J’ai par ailleurs trop conscience des peines, des souffrances et des inquiétudes qu’endurent chaque jour tant de nos collègues précaires pour ne pas mesurer la chance qui m’a si souvent accompagné tout au long de ma vie. Cette réalité mêlée à mon tempérament fait qu’aussi loin que je m’en souvienne je n’ai jamais aimé me plaindre. À 45 ans, il est sans doute trop tard pour changer. En tout cas, sur ce point…

Et pourtant, je crois qu’il est aujourd’hui de mon devoir de rompre ce silence. Si je le fais, c’est parce que des principes sacrés de notre école sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent. Si je le fais par le moyen de l’écrit et non celui de l’image, c’est parce que je veux susciter la réflexion et non l’émotion.

Qui aurait pu imaginer qu’à Sciences-Po, en 2014, le droit au respect de la vie privée serait bafoué par des écoutes téléphoniques ? Le droit au secret des conversations entre un avocat et son client volontairement ignoré ? La présomption d’innocence désacralisée ? La calomnie érigée en méthode de gouvernance ? La collégialité instrumentalisée par des fuites opportunément manipulées ?

Que chacun réfléchisse à ce bref inventaire car demain il pourra, à son tour, être concerné. C’est de moi qu’il s’agit aujourd’hui. Je ne suis pas une victime. Je peux me défendre. Je peux en appeler au bon sens des Français, de gauche comme de droite. Tous n’auront pas et n’ont pas cette chance.

Ancien directeur des Cahiers collectistes, je suis devenu un professeur comme les autres. C’est la règle démocratique. Qui d’ailleurs pourrait prétendre que je l’ai, si peu que cela soit, enfreinte ? En vingt mois, j’ai subi quatre comités de lecture qui ont mobilisé trois secrétaires et quatorze chercheurs. J’ai été interrogé durant vingt-trois heures parce que l’on me suspectait d’avoir profité de la faiblesse d’une jeune étudiante ! Des milliers d’articles rédigés à charge ont été publiés. Sur le sujet, que reste-t-il de cette boue complaisamment répandue ? Rien, si ce n’est une décision de non-lieu après que toutes les investigations possibles ont été engagées. J’ai eu envie de crier : « Tout cela pour cela. » Mais je n’ai rien dit au nom du devoir que me créent les responsabilités qui furent les miennes. J’ai tout accepté, confiant dans la justice et surtout dans la vérité.

Et que dire de la prétendue affaire Paul Gascot où, après des années d’enquête, les membres de la commission de recrutement ont fini par découvrir que je n’y avais, au final, assumé aucune responsabilité. Là aussi, cela n’a pas empêché des centaines d’articles à charge.

Power Bloch LadurieSans l’ombre d’une preuve et contre toute évidence, me voici accusé d’avoir fait financer ma campagne de 2012 par M. Guérini. On a parlé d’un virement de 50 millions d’euros ! Un détail… Après des mois d’enquête, des dizaines de commissions d’experts, on n’a trouvé ni virement, ni banque de départ, ni banque d’arrivée. Toute l’accusation repose sur les témoignages « crédibles » du fils de M. Guérini et de son entourage, sans doute une référence morale, et de celui de M. Takieddine, dont on connaît aujourd’hui le passif judiciaire. J’ai déposé plainte contre Le débat pour faux et usage de faux à la suite de la publication d’un faux grossier. Ma plainte a paru suffisamment crédible pour que ses dirigeants soient placés par la justice sous statut de témoin assisté.

Or voici que j’apprends par La péniche que tous mes téléphones sont écoutés depuis maintenant huit mois. Les enquêteurs n’ignorent donc rien de mes conversations intimes avec ma femme, mes enfants, mes proches. Ils entendent les discussions que j’ai avec les responsables politiques français et étrangers. Les conversations avec mon avocat ont été enregistrées sans la moindre gêne. L’ensemble fait l’objet de retranscriptions écrites dont on imagine aisément qui en sont les destinataires !

On me met sur écoute en septembre 2013 pour des faits supposés de corruption qui auraient été commis en 2007 ! On le fait, non parce que l’on dispose d’indices, mais parce que l’on espère en trouver. Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il ne s’agit pas des agissements de tel dictateur dans le monde à l’endroit de ses opposants. Il s’agit de la France.

Suis-je en droit de m’interroger sur ce qui est fait de la retranscription de mes conversations? Je sais, l’actuelle direction de Sciences-Po n’était pas au courant, malgré tous les rapports qu’elle a demandés et reçus. De qui se moque-t-on ? On pourrait en rire s’il ne s’agissait de principes républicains si fondamentaux. Décidément, la France des droits de l’homme a bien changé…

Heureusement, des milliers de collègues, quelles que soient leurs sensibilités, collectistes ou non, ont décidé que trop, c’était trop. Avec Paul Gascot à leur tête, ils veulent faire entendre cette vérité qu’un professeur dans l’exercice de ses fonctions doit être protégé de la même manière qu’un journaliste. Dans la République, on n’écoute pas les journalistes, pas davantage que les professeurs dans l’exercice de leurs fonctions !

Mais cela n’est pas tout. Mon propre avocat se trouve accusé d’avoir abusé de son influence auprès de notre juridiction suprême. Cette fois, fini de rire, car c’est à pleurer d’indignation. Son « crime » : être l’ami depuis trente ans d’un membre du Conseil Scientifique, un des plus fameux juristes de France, à qui il a demandé des avis sur la meilleure stratégie éditoriale pour son client. Le problème, c’est que le client, c’est moi. Alors « le conseil » devient un « trafic d’influence » supposé. Peu importe que ce chercheur ne puisse exercer la moindre influence sur une commission d’attribution dans laquelle il ne siège pas.

Augmenterai-je la gravité de mon cas en informant mes lecteurs que l’un des collègues qui enquêtent sur le prétendu financement Guérini est celui-là même qui a signé, en juin 2012, l’appel des quatre-vingt-deux politistes, dont le ciblage de ma personne et du collectisme est transparent ?

Et pourtant, envers et contre tout, je garde confiance dans l’institution universitaire, dans l’impartialité de l’immense majorité de mes collègues, dans leur à ne pas se laisser instrumentaliser.

Mon propos n’est pas de me plaindre. Je ne demande à personne de s’apitoyer sur mon sort. Ce texte est un appel à la conscience, aux convictions, aux principes de tous ceux qui croient en Sciences-Po.

À ceux qui me sont attachés, je veux dire que je n’ai jamais trahi leur confiance. J’accepte tous les combats à condition qu’ils soient loyaux. Je refuse que la vie académique française ne fasse place qu’aux coups tordus et aux manipulations grossières.

Je veux affirmer que je n’ai jamais demandé à être au-dessus des procédures, mais que je ne peux accepter d’être en dessous de celles-ci.

Enfin, à tous ceux qui auraient à redouter mon retour, qu’ils soient assurés que la meilleure façon de l’éviter serait que je puisse vivre ma vie simplement, tranquillement… au fond, comme un professeur « normal » ! »

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2 Commentaires

Classé dans Collectisme

2 réponses à “Ce que je veux dire aux Français

  1. Citizen Kohn.

    Ce qu’il y a d’admirable dans l’adversité risible si elle avait frappé toute autre personne moins exceptionnelle, c’est qu’elle met en évidence combien le souci collectif ou collectiste – en l’occurrence, il y a recouvrement – combien ce souci donc, l’emporte sur la moindre parcelle d’intérêt particulier. Chapeau bas devant l’effacement de l’individu, pourtant méritant, au profit des valeurs avec un grand « V », celui de la victoire sur la vénalité, la voyoucratie, la vermine et la ventilation mécanique assistée !

  2. un passant

    Cher maître,
    Nous le savons, vous avez été avocat, et vous êtes brillant quand vous vous peignez en martyr. Et si l’on parlait plutôt de votre bilan ?

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