Béziers : l’échec.

afer-beziersTout avait pourtant bien commencé. Accueilli avec les égards dus à mon rang, dans une ville désertée par les intellectuels, j’avais débuté samedi 7 une mission de conseil auprès du nouveau maire de Béziers, Robert Ménard, homme de bonne volonté (pensé-je) injustement décrié pour ses premières décisions iconoclastes. Nous commençâmes par quelques verres dans un café en compagnie de ses plus proches collaborateurs : Philippe Santini, gardien de la paix retraité et président du club de tir « Petit Clamart », et Marcelle Sanchez, miss Roussillon 1972, figure de proue de la vie associative locale (fondatrice des collectifs « Commerçants Biterrois en Colère », « Béziers propre », « Dehors les Arabes »). Malgré l’enthousiasme bruyant des clients du bar, contents de voir leur maire, sans doute, mais plus encore, de rencontrer un professeur à Sciences-Po, j’insistai pour que la discussion s’engage sur des propositions politiques concrètes : interdiction de se moucher dans la rue, interdiction du port de la casquette à l’envers, etc.

Mes interlocuteurs, hélas, se montraient plus intéressés par leurs consommations que par mes propos. Seul Kevin Brunerie, le très jeune chef de la police municipale, m’accordait une attention soutenue, insistant à plusieurs reprises pour connaître l’origine de ma famille et de mon patronyme. Fatigué de cette atmosphère de plus en plus avinée et agitée, je demandai à Robert Ménard de me faire visiter la ville, pour mieux percevoir les problèmes d’ordre public et de voirie, notamment. Plusieurs personnes suggérèrent que l’on commence par « le campement des gitans », dans les faubourgs de la ville, où quelques caravanes miteuses déclenchèrent les quolibets de mes hôtes. Je fis alors remarquer que même le centre de ville de Béziers était sale et malodorant, peuplé d’individus désoeuvrés aux mines patibulaires. Silence glacial. J’en profitai pour suggérer une mesure innovante pour endiguer le chômage local : rétablir la corvée, notamment chez les jeunes gens ayant quitté le système scolaire, et faire d’une pierre deux coups, en lançant une politique de grands travaux grâce à cette main d’oeuvre gratuite : assèchement des marais pour lutter contre le paludisme, construction d’un aéroport international, alphabétisation de la population. Ces propositions frappées au coin du bon sens ne reçurent qu’une approbation polie de la part de l’équipe municipale, dont les deux tiers nous avaient quitté en chemin pour continuer à s’arsouiller dans quelque tripot.

Dans l’après-midi, je me rendis à l’hôtel de ville en compagnie de M. Ménard. Après quelques minutes de conversation – j’essayai- de lui expliquer les mérites du collectisme appliqué en requérant à la parabole, bien connue des lecteurs de Lamotte, de la « GGL attitude » -, je me permis de lui demander où était mon bureau. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant que rien n’avait été fait pour accueillir correctement ma mission : pas de bureau, ni d’assistante, pas même une machine à café ! Mettant cette bévue sur le compte de l’inexpérience de mon interlocuteur, plus habitué aux plateaux de télévision qu’à la gestion du bien public, comme je le lui fis remarquer, je pris congé sans plus attendre et me dirigeai vers ma chambre d’hôtel. Mes lecteurs ignorent pour la plupart les difficultés de la vie en province. Trouver une chambre d’hôtel convenable est quasiment impossible en-dehors de Paris, Nice et Saint-Tropez. Mais tout de même : des cafards ! Après avoir sermonné comme il se devait le gérant de l’hôtel, je mis le cap sur le « Quick Sleep » de la Z.A. Sud, où je passai une nuit affreuse.

C’est donc dans un état d’esprit un peu nerveux que je me rendis le lendemain matin à une réunion de travail prévue la veille, avec les principaux acteurs économiques de Béziers. Ces derniers ne parurent pas immédiatement convaincus par mes nouvelles propositions politiques – dépénalisation de toutes les drogues, dont le trafic pullule dans ce coin de France, ou encore introduction d’une variété locale de quenelle en guise de signe de ralliement face à l’adversité du « système ». Pire encore, ils exprimèrent franchement leurs doutes quand je lançai l’idée d’un mouvement social de commerçants, « les bonnets blancs », pour protester contre les charges sociales et l’inaction des politiques.

Au terme de trois heures de dialogue musclé, mais constructif, à mes yeux du moins, nous fûmes interrompus par l’irruption des services de la police municipale, qui exigèrent que « les parisiens » soient renvoyés chez eux, et tabassèrent au passage M. Benguigui, PDG d’une entreprise locale. Voyant que les mentalités biterroises restaient incapables d’évoluer, aveuglément attachées à leurs préjugés, je résolus de lever le camp, bien aidé par la « section jeunesse » de la police municipale qui me chassa de la salle à coups de matraque.

J’ai un goût amer dans la bouche en évoquant ce demi-échec, qui témoigne de l’incapacité foncière des gens du Sud à gérer correctement une ville. Voilà pourtant une équipe municipale qui paraissait prometteuse. Mais il faut se rendre à l’évidence : les biterrois ne sont pas entrés dans l’histoire. Peut-être même en sont-ils sortis.

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1 commentaire

Classé dans Bienvenue

Une réponse à “Béziers : l’échec.

  1. Citizen Kohn.

    Pas même de :  » Je reviendrai  » macarthurien ? Où donc est passé le collectisme conquérant des origines ? Il ne manque plus à ce bel idéal un peu tombé en demi teinte qu’un quarteron de cadres frondeurs pour lui amoindrir ses chances de majorité future ! Quel sera le prochain chapitre ? La biterrisation galopante du reste du territoire national, voire plus ? Le spectacle des intermittents sur la plage d’Ouistreham lors des commémorations du soixante-dixième anniversaire du 6 juin 44 présageait-il une nouvelle défaite des esprits ? Quel nouveau César (ou rien) avons-nous en réserve ? Ou bien faut-il poursuivre la décentralisation bien au-delà de la régionalisation, jusqu’à l’individualisation ?

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